Un bac rempli d’albums photo repose au pied de l’étagère. Il y a un peu de poussière dessus. Je le soulève pour le dépoussiérer et faire un peu de tri. La plupart des albums remontent au début des années 2000. Le temps passe si vite… Il me semble que c’était encore hier.

Un vieux carton, une photo, un souvenir

L’un d’eux contient les photos de la toute première rencontre en réel autour de Ta Noutri. Nous étions cinq et surtout tous plus jeunes, plus minces, moins de cheveux blancs… et sans doute, aussi plus rempli d’espoirs, de rêves de renaissance. Il y a une photo de groupe, prise près d’un vieux chêne creux plusieurs fois centenaire, aujourd’hui mort malheureusement. Nous avions aussi photographié le lieu de notre tout premier rituel commun, au bord d’une rivière, entre de jeunes arbres. Depuis, ils ont grandi. Le lieu, lui aussi, a changé. C’était en août 2005, y’a 20 ans. Mais mon entrée dans le monde païen, ou disons, polythéiste, francophone avait commencé un peu plus tôt.

Le site a beaucoup changé, il ne ressemble plus à cette vue aujourd’hui….

Une foi discrète, découverte sur le web

C’étaient les débuts des années 2000. Internet se développait à grande vitesse en France. Partout fleurissaient des sites personnels, souvent hébergés sur des pages perso Wanadoo, Free, Geocities ou Chez.com. On y parlait de ses passions ou de ses projets associatifs en décorant les pages avec des gifs animés, totalement kitsch. La mode des blogs n’avait pas encore sévi et les médias sociaux tels que nous les connaissons aujourd’hui n’existaient pas.

Alors j’ai commencé à chercher. À naviguer, à tâtons, dans l’espoir de trouver des réponses. Je suis retombée sur les thèmes ésotériques que j’avais effleurés adolescente : magie blanche, wicca, tarot… Et puis, attirée par l’Égypte, j’ai fini par arriver sur le site d’une certaine Sat Aset. Son site s’appelait Ta Noutri.
Je m’en souviendrai toujours, car c’est à cette période que j’ai compris que j’étais païenne, enfin, polythéiste. Cela reste des souvenirs chargés d’émotions. C’était unique. On peut vraiment parler de prise de conscience, dans le sens d’un « avant » et d’un « après ». Rien de spectaculaire, pas de révélation fulgurante, mais une espèce de joie effervescente et un sentiment de libération. Je mettais enfin des mots sur un vécu diffus. Je pouvais enfin nommer et définir ma propre expérience au regard de la sienne.

Pas d’apparat, juste une foi vécue

Il y avait dans les mots de Sat Aset une proximité, un écho de mon propre vécu. À la différence qu’elle, elle savait ce qu’elle était, ce qu’elle vivait, et elle l’assumait pleinement. Moi, je nageais encore dans le doute et les questionnements.

Même encore aujourd’hui, je peine à trouver les mots justes pour décrire ce que j’ai ressenti — et ressens en me remémorant cet instant. Ses pages personnelles, ce n’était pas de grands discours. Ses textes étaient juste un témoignage simple et écrit avec le cœur, enraciné dans sa foi et sa dévotion à Isis. Pas de grands blablas, pas de théories ou de concepts fumeux, pas de révélations mystiques extraordinaires. Juste les mots du quotidien d’une femme d’aujourd’hui, les pieds sur terre, qui vivait sa foi dans l’intimité de son foyer, et se sentait libre d’en témoigner sur son site personnel. Quelque chose d’humblement humain.

Trop d’images, pas assez de profondeur

Aujourd’hui — et ce n’a pas toujours été le cas — je n’en peux plus des vidéos sur les médias sociaux, où la personne te parle face caméra, en gros plan, comme si tu étais son miroir. Il y a quelques années, ça faisait humain, moins froid de s’afficher. C’était nouveau, touchant : on pouvait mettre un visage sur une voix, une présence. Mais maintenant ? Tout le monde le fait. Une tête qui occupe tout l’écran du début à la fin, omniprésente, même quand le sujet ne justifie pas du tout qu’on voit l’auteur de près… est-ce vraiment justifié ? Ne serait-t’on pas passé d’un besoin d’humaniser les réseaux sociaux, d’authenticité à paradoxalement aujourd’hui à la mise en scène de soi et ses dérives (filtres, soucis des apparences, personnal branding, storytelling, théâtralisation, drama…)? Chacun ses goûts certes…. On dit qu’il faut de tout pour faire un monde.

Et si je compare ça avec le témoignage de Sat Aset, il y a vingt ans… Quel écart ! Quel contraste ! Ce que je préfère, de loin, c’est la simplicité et la délicatesse de ses mots. Il n’y avait pas sa photo. Mais il n’y en avait pas besoin. L’important, c’était ce qu’elle témoignait — pas sa tête. Le message, c’était : « Je vis une foi qui sort de l’ordinaire, je l’assume, je suis sincère. Et toi ? »

Trouver ses pairs et exister enfin

Être païenne ou païen (polythéiste), c’était original, hors normes, marginal à ce moment-là. Ça l’est toujours un peu aujourd’hui, même si l’on en parle plus librement. Internet a joué un rôle crucial. Il a permis à des personnes isolées, parfois très éloignées géographiquement, mais animées par les mêmes élans, de se rencontrer. Et ça, c’est précieux. Pouvoir trouver ses pairs. Pouvoir se dire :  » Je ne suis pas seule/seul« . Ça change tout. On se sent moins étrange, moins égaré.

Trouver ses semblables, ce n’est pas juste un soulagement. C’est une respiration. Quand on marche sur une voie minoritaire, qu’on croit en des dieux oubliés autour de soi, qu’on vit des expériences que personne ne comprend dans son entourage, on finit souvent par se taire. On apprend à dissimuler. À minimiser. Et, peu à peu, on s’isole, parfois sans même s’en rendre compte.

Le chat du gîte, y’avait souvent des chats sur nos lieux de rencontre ou alors des scarabées…

Et puis, un jour, quelqu’un met des mots sur ce qu’on vit. Quelqu’un parle d’Isis, de Freyja, d’Hécate ou de Cernunnos comme de présences réelles, vivantes. Quelqu’un raconte ses prières, ses offrandes, sa façon de rendre un culte. Et là, quelque chose s’ouvre en nous. On se dit : ah. Je ne suis pas seule. Je ne suis pas folle. Il y en a d’autres comme moi.

De la liberté à la fierté

Voir quelqu’un se donner la liberté de croire autrement, en dehors des cadres dominants, m’a bouleversée. Pas parce que c’était spectaculaire, mais justement parce que c’était simple. Paisible. Assumé. Ce n’était ni une provocation ni du prosélytisme. Juste une vie spirituelle différente… mais pleinement vécue. Et ça a fait résonner quelque chose en moi. Comme une autorisation silencieuse : toi aussi, tu peux. Quand on rencontre ses semblables, il y a d’abord ce soulagement. Cette reconnaissance intime. Et puis, assez vite, vient une autre émotion : la fierté.

La volonté de ne plus se cacher. De ne plus s’excuser d’être ce que l’on est. De dire, calmement, fermement : le polythéisme est une voie spirituelle aussi digne, aussi sérieuse, aussi légitime que n’importe quelle autre.

Ce n’est ni une lubie, ni une régression. Ce n’est pas un jeu. C’est un choix profond. Nourri. Sincère. Et quand on commence à se rassembler, à témoigner, à vivre au grand jour… quelque chose change. Il ne s’agit plus seulement d’exister.

Il s’agit d’être respecté. Et d’oser dire : « Je suis polythéiste, et je peux en être fière »!

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